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LA COLOMBIERE

LA COLOMBIERE

ou l'Art de s'emmêler les pinceaux entre Atelier et Vie de famille

L'importance du Symbolisme savoyard...

... dans l'art de la Poya

Je ne m'intéresse pas plus que cela à l'art savoyard en général, un art qui compte beaucoup de traditions de sculptures sur bois, notamment sur les objets usuels qui étaient utilisés par les anciens (lit, armoire, coffre de mariage, chaise, porte, etc...) n'étant pas moi même adepte de la sculpture, malgré un grand père menuisier de son état.

Mais lorsque j'ai commencé à peindre des poyas, j'ai eu envie de savoir ce que je faisais, plutôt que de recopier bêtement des motifs qui semblaient ressembler soit à des croix, soit à des coeurs ou encore à des tulipes.

Parce que c'est ce à quoi les motifs que l'on retrouve sur les poyas ressemblent quand on les regarde de loin.

Mais de plus près, ça donne quoi ?

Un art populaire pas si naïf qu'il en a l'air

Après vous avoir présenté les différents travaux que j'ai pu réaliser jusqu'à aujourd'hui et dont je vous parlais ici, il m'a semblé intéressant et même logique de continuer à vous parler des symboles obligatoires que toute poya qui se respecte se doit d'arborer.

Sachant qu'on retrouve également ces symboles avec la même explication sur les objets usuels en bois sculptés de la même époque, et même antérieure.

Oui, il y a une codification bien particulière ! Et c'est toute l'histoire de la Savoie et la vie de nos ancêtres qui apparait alors en filigrane sous mes pinceaux lorsque je peins une nouvelle poya.

Et j'aime penser que tous les artistes qui font de la poya comprennent les mêmes choses et que nous continuons à transmettre aux nouvelles générations un petit bout de notre histoire, même si la plupart du temps, personne n'est capable de décrypter quoi que ce soit !

Un peu d'histoire !

A ce stade de ma rédaction, je réalise que j'utilise souvent le mot "Poya" mais que je ne vous en ai pas expliqué le sens... bon, quelques recherches plus tard, ça donne à peu près ça comme explication : c'est un mot qui vient du patois et qui a plusieurs significations.

La première : le mot est dérivé du latin podiare, ou podos (pied), qui signifie "monter" ... à pied donc, et qui a donné lui même le verbe poyi et le substantif poya.

Le terme poyat  avec un T désignant pour sa part une côte ou une montée.

La deuxième explication : il signifierait la montée à l'alpage, l"alpée", notamment dans les régions où l'élevage bovin était très présent.

Le verbe lui même n'est plus utilisé et le mot poya désigne désormais un petit tableau représentant une montée aux alpages.

C'est à partir du milieu de 17ème siècle, dans certaines régions de Suisse notamment,  que l'on voit apparaître les premières poyas, peintes sur les linteaux des granges où l'on entreposait les récoltes et les provisions d'hiver.

Au début, les hommes gravaient surtout des symboles païens de protection des récoltes. Puis avec l'avancée de la religion catholique, d'autres symboles religieux ont fait leur apparition. Mais on continuait d'utiliser également, astucieusement mélangés aux premiers, les anciens symboles de protection...

On ne sait jamais, mieux valait être prudents !

Puis à la fin du 17ème, on commencera à voir apparaître des motifs profanes au milieu des autres symboles, comme des fleurs, des animaux de la ferme, parfois même des initiales et des armoiries familiales.

Les poyas n'apparaissent pas plus tôt dans ces régions où l'élevage bovin est pourtant bien présent depuis plusieurs siècles, parce que l'art n'existe tout simplement pas. Comme je l'explique en début d'article, on préfère le bois ouvragé à la peinture.

Car décorative ou figurative, la peinture est alors réservée à la décoration des églises et des chapelles. Point.

Ce sont les bourgeois et autres nantis qui, s'intéressant à la vie pastorale au 18ème siècle, qui vont faire bouger les choses... et faire connaître hors de leurs frontières les belles poyas et autres oeuvres artistiques... peintes !

Bien entendu, il faut ensuite compléter l'Histoire avec l'histoire de Sylvestre Pidoux, qui est incontestablement l'inventeur de la Poya.

Il sera le premier à faire apparaître sur ses oeuvres ornant les linteaux des portes des granges un symbole qui allait devenir emblématique des poyas : le monogramme du Christ puis de chaque côté, les noms du propriétaire et du charpentier. Il y rajoutait bien volontiers des petites scènes de la vie rurale qui aujourd'hui sont des classiques (laboureur, paysans endimanchés, une jumeau et son poulain, quelques vaches...). En même temps, il commencera à peindre des montées aux alpages.

Mais aucune de ses oeuvres n'a pu être retrouvées à ce jour...

La plupart ont été détruites notamment dans des incendies, sauf trois d'entre elles qui sont aujourd'hui conservées au Musée gruérien, à la Bulle (CH).

La plus ancienne a été peinte sur bois, les deux autres sur des feuilles de papier assemblées pour former un grand format.

Les Poyas ont conservé la forme allongée des linteaux de portes qu'elles ornaient autrefois. C'est pour cette raison que je privilégie moi même les grandes longueurs de bois pour travailler, les formats d'origine mesurant près de 3 mètres, exceptionnellement 4, pour une hauteur de 50 cm, allant parfois à 1 mètre. Et même en respectant la tradition, je suis bien largement en dessous de la réalité avec mes 60 cm de long !!!

On ne privilégiait pas vraiment les petits détails, puisque l'oeuvre était accrochée assez loin du sol, il fallait pouvoir en distinguer correctement la composition. Et pour que tout le monde figure bien sur l'oeuvre, on renonce à la perspective. Cette technique ayant également pour but de permettre à l'éleveur de bien présenter la qualité de ses bêtes aux yeux de tous. Tant qu'à faire...

Un ordre de procession immuable

Puis le cortège doit se dérouler dans un certain ordre. La hiérarchie est de mise.

Poya de Robert Reuteler - 1925

Les vaches qui portent les sonnailles (à partir du 17ème siècle au moins, une grosse cloche en fer forgé pourvue d'un large collier en bois décoré, ou plus tard, une courroie en cuir blanc brodé) vont devant le troupeau. Il s'agit toujours des plus belles vaches du cortège. D'autres vaches au 18ème auront elles aussi droit de porter une petite cloche en bronze au son plus clair...

Vous savez ? les fameuses sonnailles que les touristes et autres malotrus veulent nous faire enlever aux vaches d'alpage parce que "ça les gêne pour dormir" ???

Bref, revenons à notre cortège : on mettait toujours les vaches toutes noires à la fin de la file, c'était comme ça... puis quelques chèvres et enfin, les cochons qui fermaient la marche, souvent de manière très désordonnée.

Parfois le char venait en dernier ou bien il était en tête du cortège, c'était selon l'habitude de l'artiste.

Peu de femmes dans le cortège, voire pas du tout, ou alors c'est qu'on avait affaire à une famille modeste qui déménageait toute la famille en plus du troupeau pour les quatre mois que durait la transhumance.

L'utilité des poyas

La poya sert alors de carte de visite et de faire valoir des talents de l'éleveur, quand elle ne transmet pas directement un message écrit en patois.

Au tournant du 20ème siècle, d'autres artistes reconnus assureront la relève de la tradition des poyas. Il n'y aura qu'une seule femme peintre qui s'y essayera, avec talent, mais qui ne produira que 5 poyas avant de cesser cette activité lorsqu'elle se mariera... aujourd'hui, il me semble bien que c'est tout l'inverse, et que la profession est principalement féminine...

Le paysage arrière n'apparaître que dans les oeuvres peintes par Joseph Sudan, un autre précurseur du mouvement (vers 1850) pour se généraliser complètement dans le premier tiers du 20ème siècle.

Les symboles que je connais et que j'utilise

Le principale, celui que je mets toujours au milieu du cadre qui entoure mes poyas, c'est le coeur. Aucun rapport avec le coeur romantique tel qu'on aime à le croire ! Il symbolise le "coeur sanglant de Jésus Christ", et la tradition voulait qu'on y mette les initiales IHS (Iesus Hominum Salvator).

Je n'utilise bien entendu plus ce monogramme mais j'y mets souvent les initiales soit du commanditaire, soit... les miennes ! Je préfère aussi utiliser "le coeur de Marie", qui bien qu'autre symbole religieux, est plus doux je trouve.

Un autre symbole religieux est la couronne, qui représente la Vierge de la Médaille miraculeuse. Je n'ai jamais utilisé ce motif dans mes poyas.

Les principaux symboles païens, conjurateurs de mauvais sort et porteurs de prospérité : ceux là, je les aime bien !

- la rosace, ou rouelle, qu'on retrouvait toujours sur les pièces de mobilier en bois et dont l'utilisation remonte au Moyen Age, un classique donc.

Planches de rosaces en provenance des Archives Départementales de Savoie

- la virgule, que j'utilise sous sa forme végétale, en mettant beaucoup de feuilles et de guirlandes de feuilles en forme de virgule... mais c'est quoi cette virgule ? On pense qu'il s'agissait au départ d'une corne de taureau... avec les vertus clairement associées au taureau en général, et ce depuis l'Antiquité la plus lointaine. Symbole de fertilité par excellence, il promettait des vaches en bonne santé et une production de lait abondante.

- les étoiles, qui à mon sens, représentent une croix, soit celle du Christ, soit celle de la Savoie, qui dès 1860 prendra une place majeure dans le symbolisme savoyard. Mais ce n'est que mon interprétation car je n'ai pas vraiment trouvé de source sûre.

- la lune, qui symbolise l'élément féminin, à gauche du tableau (même si, dans les poyas peintes, la femme n'apparaissait presque jamais, ou à défaut, pour mener les cochons... sans doute parce que l'élevage, c'était une affaire d'hommes)

- et le soleil, symbole de l'élément masculin, à droite du tableau.

Puis les symboles plus profanes, qui comportent de nombreuses fleurs, que j'utilise en grande quantité :

- la tulipe, qui annonce toujours le printemps et qui donc, pour moi, a une place de choix dans le cadre des poyas... « Une tulipe ne cherche à impressionner personne. Elle ne lutte pas pour être différente de la rose. Elle n’a pas à le faire. Elle est différente. Et, dans le jardin, il y a une place pour chaque fleur. »- Marianne Williamson

- l'edelweiss, qui au départ ornait les cols brodés des bredzon des armaillis (traduction : les vestons des garçons vachers), et qui signifie "noble et blanc", une fleur qui pousse sur les grandes altitudes et qui demandait du courage et le sens de l'aventure pour aller la cueillir. Il a également des vertus thérapeutiques et soulage les douleurs.

- la marguerite, de la même famille que l'edelweiss, mais plus facile d'accès ! J'aime bien l'utiliser dans sa version "renouveau", je trouve qu'elle s'allie parfaitement avec le sens de la montée aux alpages, le début du printemps, la promesse de prospérité.

- la gentiane (surtout lorsque le commanditaire a choisi le bleu comme couleur de cadre), c'est une fleur que l'on retrouve partout en montagne, et c'est l'unique raison pour laquelle je l'utilise dans mes compositions (mais si !).

- le chardon-marie, que l'on trouve bien souvent en montagne, mais qui est un peu compliqué à peindre.

- le tournesol, que j'ai délibérément introduit dans mes compositions, en référence au soleil, et plus simplement, parce que c'est une fleur que j'aime beaucoup et qui est plutôt facile à peindre...

- le coquelicot, de par sa belle couleur rouge, il est un allié de choix dans mes compositions, il est facile à peindre et il rend vraiment bien.

Il a également une signification religieuse, entre autres.

Peinture de la Colombière

- le crocus, simple à peindre, avec de jolies couleurs, et qui pour moi, incarne à merveille le printemps.

J'aime bien également insérer des paniers stylisés et bien entendu, des coeurs, sous de multiples formes, en rappel aux traditions religieuses.

Enfin les animaux que j'aime bien faire apparaître, quand je réalise une poya avec un fond paysagé peint : le mulet, qui remplace avantageusement le char sur les sentiers étroits de montagne (et qui est plus facile à peindre !), les cochons, parce que j'adore les cochons, et les chèvres, que je trouve amusante à peindre.

Extrait Poya de Sylvestre Pidoux

J'ai peint une seule fois une poya représentant un char qui montait à l'alpage, pour un jeune couple de mariés, et j'ai pris grand soin à respect le "codage" : la couverture qui protégeait une partie du contenu du char a été peinte en rouge, pour signifier que le jeune couple commençait sa vie sans la moindre dette... sinon, elle aurait été noire... juste un petit détail !

Le char - Extrait de Sylvestre Pidoux

J'ai renoncé aux armoiries parce que peu de mes commanditaires en ont et ce serait prétentieux que je mettre les miennes à chaque fois... mes chevilles vont bien, merci !

Conclusion

Ce que j'aime dans l'art de la poya, c'est jouer avec les symboles que peu de personnes savent reconnaître et c'est également la grande liberté de style que l'on a. Pour une autodidacte comme moi, c'est la certitude de pouvoir faire ce que je veux, comme j'aime, sans avoir à rendre de comptes académiques, parce qu'ils n'existent tout simplement pas. C'est rafraichissant et reposant.

Les poyas ont même servi à exprimer des idées politiques dans le milieu de la presse notamment.

Poya moderne de François Burland

Aujourd'hui, elles sont même sorties de leur contexte rural d'origine pour s'internationnaliser, pour devenir décor d'intérieur ou peinture de loisirs... ou article de mode !

Pourquoi l'engouement des poyas persiste-t-il ? Alors que le monde rurale régresse, le nombre de poyas conçues chaque année à travers le monde, quelle qu'en soit la forme, progresse de manière exponentielle.

Est-ce un simple phénomène de mode ou un véritable souhait de sauvegarde de notre patrimoine dans une société fortement urbanisée, de plus en plus coupée de ses origines rurales ?

Aujourd'hui, la "montée aux alpages" est techniquement et logistiquement compliquée (problèmes de circulation routière, autorisations, etc) et on privilégie plutôt le "retour des alpages", célébré un peu partout dans nos régions alpines. Pourtant, toujours pas de poya représentant la "désalpes". Pourquoi ?

les processions dans l'art, et pas que des vaches !

J'aime bien la conclusion de Denis Buchs dont je me suis largement inspirée pour rédiger mon article et je conclurais moi aussi par ses mots : "... si ce n'est, dans son essence, cette aspiration très humaine et universelle à célébrer le retour du printemps, à porter son regard vers les hauteurs et vers l'avenir".

Amicalement,

Isa

 

 

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